Ebola Bundibugyo: 4 axes pour briser la chaine

Proximité sans souveraineté : Ebola Bundibugyo RDC, l’urgence de placer les communautés au cœur de la riposte

Par Dr KANA Olivier, Coordonnateur national de l’ONG Gardiens de Vies (GAVIES)

Résumé

Cent jours après la déclaration officielle de l’épidémie d’Ebola Bundibugyo en République démocratique du Congo, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus (OMS), le Dr Mohamed Yakub Janabi (OMS Afrique) et le Dr Jean Kaseya (Africa CDC) viennent de lancer un appel solennel : il faut « multiplier par deux ou par trois les capacités actuelles de la riposte ». Au 21 août 2026, la RDC comptait 5 290 cas confirmés et 2 516 décès dans 56 zones de santé, la deuxième plus grande épidémie d’Ebola jamais enregistrée et l’on sait désormais que la circulation du virus a probablement commencé dès février 2026. Le Dr Kaseya l’a résumé en français sur X : « Identifier chaque cas. Suivre chaque contact. Briser chaque chaîne de transmission. Protéger chaque intervenant en première ligne. Rapprocher le dépistage et les traitements des communautés. Transformer chaque engagement en action. » Cet appel mesure l’ampleur du déficit ; il dit aussi, implicitement, ce qu’il faut faire : placer les communautés au centre.

1. Le constat : proximité sans souveraineté, une configuration à dépasser

Dans un article soumis au BMC et financé par Gardiens de Vies, mon équipe et moi avons documenté à Kinshasa, sur la riposte au VIH, un paradoxe qu’Ebola reproduit trait pour trait : la « proximité sans souveraineté », des communautés irremplaçables pour atteindre les plus exposés, mais cantonnées à la consultation et à l’apaisement sur l’échelle d’Arnstein, jamais associées à la définition des priorités, des budgets et des indicateurs. Six thèmes structurent le constat :

  1. Utilité vitale des services mais verticalité persistante.
  2. Co-création asymétrique : on consulte, on ne co-décide pas.
  3. Précarité socio-économique comme organisateur silencieux des comportements de santé.
  4. Environnement juridique et social hostile.
  5. Exigence d’un monitoring piloté par la communauté (CLM) qui ne se réduise pas à des indicateurs de volume.
  6. Fragilité structurelle des organisations identitaires.

Au 20 août 2026, 158 soignants avaient été infectés et 45 étaient décédés. Doubler ou tripler les capacités sans réviser la répartition du pouvoir reviendrait à « exécuter plus vite un plan conçu ailleurs ». C’est précisément ce qu’il faut éviter.

2. Pourquoi la Charte d’Ottawa est, ici opératoire ?

La Charte d’Ottawa (1986) identifie cinq axes d’action et trois stratégies transversales. Pour Ebola Bundibugyo, chaque axe trouve une traduction immédiate que nous articulons à trois échelles mesurables d’empowerment : l’échelle d’Arnstein (1969), le continuum de Laverack (2007) avec ses 9 domaines, et le spidergram de Rifkin (1996) avec ses 5 composantes.

Tableau : cinq axes d’Ottawa traduits pour Ebola Bundibugyo

Axe de la Charte d’OttawaTraduction Ebola Bundibugyo RDC
1. Politiques publiques sainesFinancement prévisible et direct aux équipes nationales et locales ; libération rapide des fonds d’urgence ; protection sociale des soignants infectés ; coordination transfrontalière RDC–Ouganda sans restriction de voyage punitives.
2. Milieux favorablesSécurisation physique des structures de soins et des espaces funéraires dans un contexte d’insécurité chronique ; eau, assainissement et hygiène (WASH) dans les aires de santé affectées ; réduction de l’exposition dans les marchés, les écoles et les lieux de culte.
3. Action communautaireEngagement structuré et codécideur des leaders religieux, coutumiers et des organisations de femmes et de jeunes ; riposte co-construite avec les sous-zones de santé et non seulement parachutée.
4. Aptitudes individualesAlphabétisation sanitaire contre l’infodémie (rumeurs sur Enterrements Sûrs et Dignes, soupçons sur les vaccins expérimentaux, fausses thérapies) ; reconnaissance des symptômes en langage local.
5. Réorientation des servicesCentres de traitement plus proches des communautés ; décentralisation du dépistage (PCR rapide) ; soins de soutien de qualité ; accompagnement psychosocial des survivants et des familles en deuil.

Les trois stratégies d’Ottawa : plaidoyer (advocacy), permettre (enable), médier (mediate) ; irriguent chaque axe : plaidoyer pour un fonds d’urgence direct aux organisations à base communautaire, permettre aux communautés de prendre leurs propres décisions de santé, médiation entre tradipraticiens, leaders religieux, autorités sanitaires et mouvements de population.

L’articulation Ottawa + Arnstein + Laverack + Rifkin transforme un slogan : « les communautés au centre » en un objet vérifiable. L’objectif n’est plus le niveau 4 (consultation) ou 5 (apaisement) d’Arnstein ; il est le niveau 6 (partenariat) ou 7 (pouvoir délégué), avec un horizon de contrôle citoyen (niveau 8) sur le CLM et les budgets alloués aux organisations à base communautaire.

3. Proposition d’une feuille de route Ebola Bundibugyo RDC en quatre volets

La feuille de route est structurée en trois horizons : 0–30 jours (stabiliser), 31–90 jours (intensifier), 91–180 jours (consolider et passer le relais). Les indicateurs sont mesurables, désagrégés par sexe et par aire de santé.

Volet A : Engagement des leaders religieux, coutumiers et associatifs, et lutte contre l’infodémie

Les enterrements non sécurisés, la défiance vaccinale et la circulation de rumeurs thérapeutiques alimentent la chaîne de transmission. Sans l’adhésion des leaders religieux (catholiques, protestants, kimbanguistes, églises de réveil, mosquées), des chefs coutumiers et des associations locales, la riposte reste bronchée.

Acteurs :

GAVIES et autres ONG nationales, Cadre de Concertation de la Société Civile, réseaux de confessions religieuses (CIRCOGLIA/COPIK, Plateforme des confessions religieuses), chefs de chefferies et de groupements, Réseau des Survivants d’Ebola, radios communautaires, RECO/ASC, plateformes numériques locales (WhatsApp, Facebook).

Actions par horizon:

  • 0–30 j : cartographie conjointe société civile + organisations des leaders fiables et des rumeurs actives ; sessions d’écoute structurée avec 10 à 15 leaders par zone ; co-écriture d’un cahier de messages prioritaires.
  • 31–90 j : équipe d’engagement communautaire mixte (médecin, leader religieux ou coutumier, RECO, jeune) dans chaque aire affectée ; cellule quotidienne de veille des rumeurs (WhatsApp + radio + focus groups) ; référentiel religieux-sanitaire sur les ESD.
  • 91–180 j : cessions de micro aux leaders religieux ; autoévaluation participative selon le spidergram de Rifkin par zone.

Indicateurs mesurables :

  • Nombre de leaders religieux/coutumiers co-signataires des cahiers de messages (cible : ≥ 2 par aire affectée à 90 j).
  • Pourcentage de rumeurs classées et répondues sous 48 h (cible : ≥ 80 %).
  • Taux d’acceptation des Enterrements Sûrs et Dignes (cible : ≥ 75 % à 180 j).
  • Score Rifkin « leadership local » progressant d’au moins +1 cran par zone sur 180 jours.

Volet B :  PCI dans les structures de soins et dans les points chauds communautaires

Au 20 août 2026, 158 soignants infectés et 45 décès : la protection des soignants est une urgence absolue. Les points chauds : marchés, lieux de culte, écoles, sites funéraires traditionnels, cabinets de tradipraticiens sont les interfaces où la chaîne de transmission survit aux efforts cliniques.

Acteurs :

Ministère de la Santé (Direction PCI), USPPI, OMS, Africa CDC, MSF, Croix-Rouge RDC, INSP, ordres nationaux des professionnels, GAVIES et autres ONG nationales en appui communautaire, organisations de tradipraticiens (DIAN, RENAFET).

Actions par horizon:

  • 0–30 j : audit PCI immédiat des 56 zones ; réquisition et pré-positionnement d’EPI, stations de lavage, solutions chlorées ; identification d’un point focal PCI par aire ;pas parachuté.
  • 31–90 j : formation PCI (3 j) de 100 % du personnel soignant des zones affectées et de 5 points chauds communautaires ; approvisionnement continu ; enquête permanente sur les infections nosocomiales (notification à 24 h).
  • 91–180 j : coaching PCI à distance, supervision formative mensuelle, négociation avec les tradipraticiens d’un protocole « premier geste prudent » (lavage, isolement, alerte).

Indicateurs mesurables :

  • Couverture EPI/PCI des 56 zones (cible : 100 % à 30 j).
  • Nombre de soignants infectés par semaine (cible : divisé par ≥ 3 à 90 j, ramené à zéro à 180 j).
  • Nombre de points chauds communautaires avec dispositif PCI opérationnel (cible : ≥ 5 par aire de santé à 90 j).
  • Indice Arnstein pour les soignants : passage du niveau 1–2 (thérapie/manipulation) au niveau 6 (partenariat) à 180 j sur la co-définition des protocoles.

Volet C : WASH dans les structures de soins et les lieux communautaires

Eau, assainissement et hygiène ne sont pas un secteur d’appui du paquet Ebola : ce sont les déterminants structurels de la transmission (Ottawa axe 2 :milieux favorables). Sans eau dans les points de soins et dans les lieux de vie, aucun geste PCI ne tient.

Acteurs :

Ministères associés, UNICEF, OMS-WASH, OCHA, Croix-Rouge RDC, services techniques provinciaux, GAVIES  et autres ONG nationales (mobilisation communautaire), chefferies (mise à disposition foncière), entreprises locales.

Actions par horizon:

  • 0–30 j : inventaire WASH des 56 zones affectées ; réparation d’urgence des 50 points d’eau les plus stratégiques.
  • 31–90 j : construction/réhabilitation de latrines et stations de lavage dans chaque aire affectée et dans au moins 3 points chauds communautaires ; brigades WASH communautaires (2 personnes par village, dont une femme) ; kits hygiène familiale.
  • 91–180 j : planification WASH post-épidémique ; promotion WASH dans les écoles ; pourcentage du budget WASH géré directement par les communautés.

Indicateurs mesurables :

  • Aires affectées avec ≥ 1 point d’eau fonctionnel (cible : 100 % à 90 j).
  • Latrines construites/réhabilitées (cible : ≥ 5 par aire de santé à 90 j).
  • Taux d’utilisation des stations de lavage dans les points chauds (observation directe + focus communautaires mensuels).
  • Part du budget WASH gérée par les communautés (Arnstein 7–8 ; cible : ≥ 30 % à 180 j).

Volet D : Prévention primaire et secondaire

Pour Ebola Bundibugyo, dont l’issue dépend de la précocité des soins de soutien ; il n’existe ni vaccin ni traitement approuvé ; la prévention secondaire est, en pratique, une urgence clinique.

Acteurs :

RECO, ASC, agents de surveillance, leaders communautaires (Volet A), cliniciens (Volet B), WASH (Volet C), ministère de la Santé, OMS, Africa CDC, ONG d’observateurs communautaires (GAVIES et partenaires CLM).

Actions par horizon :

  • 0–30 j : réunion préparatoire de tous les RECO/ASC sur les symptômes d’alerte, les circuits d’alerte et l’isolement à domicile ; bracelet thermique et fiche de suivi distribuée à 100 % des contacts identifiés.
  • 31–90 j : décentralisation du dépistage par PCR rapide (≥ 10 centres supplémentaires, idéalement 1 par bassin de population) ; programme CLM pour mesurer le délai entre premiers symptômes et arrivée au centre.
  • 91–180 j : soutien psychosocial structuré des survivants ; préparation du relai post-épidémique ; leçons documentées pour la prochaine flambée.

Indicateurs mesurables :

  • Contacts suivis quotidiennement (cible : ≥ 90 % à 90 j).
  • Délai médian entre premiers symptômes et admission au centre (cible : ≤ 48 h à 180 j, mesuré via CLM).
  • Tests PCR rapides décentralisés (cible : couverture 100 % des bassins à 180 j).
  • Indice « empowerment préventif » Rifkin publié tous les 60 jours avec réaction communautaire ; Arnstein « pouvoir délégué » effectif à 180 j.

4. Ce que cela change pour la mobilisation des financements

L’appel à « multiplier par deux ou par trois » les capacités restera un vœu si l’argent continue à descendre comme avant. Trois conditions de financement sont non négociables :

  1. Financement direct et pluriannuel aux organisations communautaires (et non seulement par projet) ; condition pour qu’elles cessent d’être des OSBL de distribution et deviennent des institutions délibératives (Arnstein 7–8).
  2. Financement prévisible des salaires et de la protection sociale des soignants et des RECO. Les paiements tardifs sont un facteur documenté d’attrition et de contamination professionnelle.
  3. Financement protégé du monitoring communautaire (CLM) avec voie d’escalade formelle vers les autorités nationales et les donateurs.

L’Ouganda et certaines zones d’Ituri et du Sud-Kivu ont déjà démontré que les chaînes de transmission peuvent être brisées. Gardiens de Vies est prêt à jouer sa partition dans cette intensification, en cohérence avec les cinq axes d’Ottawa et avec une lecture communautaire de l’épidémie qui refuse la proximité sans souveraineté.

Dr Olivier Kana Lingambu

Coordonnateur national -Gardiens de Vies (GAVIES)

Auteur principal de l’article « Proximity without sovereignty: community-led responses and the UNAIDS 30-80-60 targets in HIV governance in Kinshasa, DRC: a qualitative study (soumis au BMC, juin 2026).

Sources

  • Tedros Adhanom Ghebreyesus, Mohamed Yakub Janabi, Jean Kaseya, « The Deadliest Bundibugyo Ebola Outbreak Can Be Stopped », tribune conjointe, 21 août 2026 (Al Jazeera English, 23 août 2026 ; AllAfrica) : https://allafrica.com/stories/202608230040.html
  • « Face à Ebola, il faut multiplier les capacités actuelles de la riposte », Le Monde, 27 août 2026 : https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/08/27/face-a-ebola-il-faut-multiplier-les-capacites-actuelles-de-la-riposte-l-appel-du-directeur-de-l-oms-dans-la-lutte-contre-le-virus-bundibugyo-en-rdc_6758044_3232.html
  • OMS, Bulletin d’information Ebola Bundibugyo 2026 : DON614 (https://www.who.int/emergencies/disease-outbreak-news/item/2026-DON614) et DON615 (https://www.who.int/emergencies/disease-outbreak-news/item/2026-DON615)
  • ONU Info, « Ebola en RDC : le nombre de décès liés au virus Bundibugyo dépasse le cap des 2 000 morts », 11 août 2026 : https://news.un.org/fr/story/2026/08/1159293
  • Africa CDC, « Bundibugyo Ebola virus continental preparedness and response plan » : https://khub.africacdc.org/records/resource/bundibugyo-ebola-virus-continental-preparedness-and-response-plan
  • Dr Jean Kaseya, « 100 jours après la déclaration du début de l’épidémie d’Ebola… », X/Twitter, 22 août 2026 : https://x.com/Dr_JeanKaseya/status/2091496977141784918
  • Oka Lingambu et al., « Proximity without sovereignty: community-led responses and the UNAIDS 30-80-60 targets in HIV governance in Kinshasa, DRC », article soumis au BMC, 24 juin 2026.
  • OMS, Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé, 1986 : https://www.who.int/publications/i/item/ottawa-charter-for-health-promotion
  • Arnstein S. R. (1969), « A Ladder of Citizen Participation » ; Laverack G. (2007), Health Promotion Practice: Building Empowered Communities; Rifkin S. (1996), « Spider diagrams ».

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